Voici une interview de l'auteur Christopher Golden trouvée sur le site Fantasy.fr :
C’est pour célébrer la parution française de
L’Armée Maudite, premier opus des aventures romancées de
Hellboy, que
Christopher Golden à bien voulu répondre à nos questions. Dans cette interview, l’auteur prolixe ayant touché à de multiples univers revient en partie sur sa façon de jouer avec le personnage créé par
Mike Mignola et sur ses diverses collaborations avec ce dernier.
Vous êtes un des grands du roman fantastique anglo-saxon, mais les Français vous connaissent un peu moins pour votre implication dans l’univers du comic-book et votre amour de ce media. Pourriez-vous nous en dire quelques mots ?
Je lis des comics depuis tout petit et j’en ai collectionné toute ma vie. J’ai une véritable passion pour cette forme de divertissement, que je considère également comme un art. Bien que j’ai eu beaucoup plus de succès en tant que romancier, je tripatouille dans le comics depuis aussi longtemps, et au cours du temps j’ai eu la chance de pouvoir écrire des scénarios pour certains de mes personnages préférés, comme Spider-Man, Dardevil, Wolverine, Docteur Fate, et Blade. Avec Tom Sniegoski, j’ai écrit la première minisérie de BPRD, inspiré de Hellboy. Tom et moi avons également écrit Talent, une autre minisérie pour les studios Boom ! qu’Universal Pictures est actuellement en train d’adapter pour le grand écran.
Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec Hellboy ?
Evidemment ! C’était à l’occasion de la sortie du premier numéro. Je l’avais commandé à la boutique de comics où j’allais. J’étais déjà un fan de Mignola, mais je n’avais pas suivi à la loupe toute sa production. Lorsque Hellboy est sorti, j’ai su tout de suite que j’étais en présence d’un esprit créatif qui partageait mes centres d’intérêts et mes influences. En tant qu’artiste, Mike est unique. En tant que conteur, il a un sens inné de l’histoire et des personnages, et un amour inégalable pour le folklore. Il est brillant, et écrit avec une liberté créatrice qui m’a aidé à avoir une approche similaire dans mes derniers travaux en date.
Comment le projet de romans Hellboy a-t-il vu le jour et comment s’est passée votre collaboration avec Mike Mignola ?
Il y a des années, alors que je n’avais encore écrit que quelques romans, j’étais encore journaliste dans l’univers du comic-book. J’ai interviewé Mike pour un magazine qui s’appelait Flux et, durant l’interview, j’ai mentionné les vieux magazines d’horreur en noir et blanc de Marvel des années 1970. Ils ajoutaient toujours des petits textes après la BD. J’ai suggéré à Mike qu’il fasse la même chose pour Hellboy. Et j’ai simplement dit ça en bon fan que j’étais. Mais comme il savait que j’étais romancier, il a ajouté : "et je présume que vous voulez les écrire." Eh ben évidemment, mais ce n’étais pas ma motivation. De plus, je n’aurais jamais imaginé qu’il me laisse faire. Je lui ai envoyé quelques uns de mes romans, et après les avoir lus, Mike a suggéré qu’au lieu de faire des textes à la fin des comics, on ferait mieux de faire ensemble un roman. J’en suis à trois romans Hellboy, deux nouvelles, et une minisérie BPRD. Mais la collaboration la plus importante avec Mike à ce jour est notre roman qui sortira bientôt, Baltimore, or, the steadfast tin soldier and the vampire. Initialement, Mike avait pensé en faire un roman graphique, mais il m’a demandé un jour si je ne préférais pas transformer son histoire en roman tout court. J’ai donc pris son plan "extrêmement" détaillé, j’y ai rajouté quelques éléments, et j’ai écrit le roman. Nous avons échangé constamment au cours de son écriture afin d’être sûr que je maîtrisais l’atmosphère, les thèmes et l’imagerie qu’il souhaitait. Mike a fait cent cinquante illustrations et la couverture. Le roman sera publié en août aux USA.
Avez-vous pu prendre des libertés avec le personnage et la mythologie ?
La première chose que j’ai voulu faire avec Hellboy, c’est de lui donner une femme qui l’aimait, et qu’il aimait en retour. Au début Mike a assez hésité, parce qu’il n’y avait jamais pensé et n’aurait jamais envisagé le faire. Mais pour lui, le personnage d’Hellboy n’était au fond de lui "qu’un mec." Hellboy se considère comme quelqu’un d’ordinaire, et il était donc logique pour moi qu’il ait un grand cœur. Finalement, Mike s’est révélé enthousiasmé par l’idée et a incorporé une grande partie de tout ça dans le personnage d’Anastasia Bransfield qu’on voit dans le canon officiel d’Hellboy.
Il y-a-t’il des aspects que vous n’avez pas eu le temps d’aborder et voudriez-vous écrire d’autres romans ?
Je viens juste de terminer un tout nouveau roman Hellboy, The Dragon Pool, qui sera publié d’ici quelques semaines aux USA. Hellboy et Anastasia se retrouvent de manière purement professionnelle quelques dix ans après les évènements racontés dans L’armée Maudite. Il y a également des flashbacks de leur première rencontre, et j’y comble quelques blancs sur leur relation à laquelle je faisais référence dans ce premier roman. J’adorerais écrire toute une série de romans ou de comics qui raconterait l’époque où ils étaient impliqués émotionnellement. Mais bon, je dois avouer que plus je peux faire de Hellboy et plus je suis heureux.
Vous avez souvent travaillé sur des novélisations. Est-ce que votre travail sur Hellboy était différent ?
En fait, je n’ai jamais fait qu’une seule novélisation, pour le King Kong de Peter Jackson. Les romans Hellboy sont ce qu’on appelle un tie-in, un complément. Et écrire un tie-in original est quelque chose de différent en soi, parce qu’on utilise des personnages qui existent déjà au sein d’un monde fictif qui existe déjà lui aussi. J’essaie de ne faire ce genre de travail que lorsque je suis passionné ou que je me sens une connexion avec le monde en question. De tous les tie-in pour lesquels j’ai travaillé, il n’y en a aucun qui me soit aussi cher ou dont je sois aussi fier qu’Hellboy. Même si j’ai adoré travailler sur Buffy, Hellboy reste mon favori, peut-être parce que lorsque j’écris ces romans, j’ai vraiment l’impression qu’ils sont les miens et pas ceux de quelqu’un d’autre.
Quels sont vos projets ? Des choses plus personnelles peut-être, comme l’était Le Passeur ?
A part Baltimore, dont j’ai déjà parlé, je viens de finir le troisième roman d’une trilogie de Fantasy intitulée The Veil. Le premier tome, The Myth Hunters, est sorti l’an passé, et le second, The Borderkind, sera publié dans un mois aux USA. J’ai également écrit quelques romans plus personnels ces deux dernières années, dont Wildwood Road et The Boys Are Back In Town. Mais aucun d’eux n’a encore été publié en français, et cela me ferait franchement plaisir que cela arrive…
Propos recueillis par La Fantasy Team
Prologue
En dépassant la crête, la Bentleyétait déjà la proie des flammes, et les bords défoncés du pare-brise avaient noirci sous la morsure du feu. La peinture du capot commençait à fondre, des bulles de chaleur éclataient par endroits. À trois heures du matin, la petite nationale du Vermont était tout sauf encombrée. Faute de lampadaires, seules la lune et la voiture embrasée éclairaient la nuit. Elle zigzaguait sur la route, puis redressait sa course, ce manège se répétant plusieurs fois.
Il n’y avait personne au volant.
Cela ne signifiait pas que la Bentleyétait vide, loin de là, mais le véhicule infernal ne transportait rien d’humain.
Un tentacule massif acheva le pare-brise. Violacé, couvert de pustules, il se balança de droite à gauche en tâtant les autres vitres de la voiture, puis essaya d’étouffer les flammes qui s’échappaient du moteur.
D’autres membres dégoulinant de mucus éventrèrent les carreaux, ne pouvant tenir à l’intérieur de l’habitacle. Il en allait de même pour la créature à laquelle ils appartenaient. La vitre arrière explosa sous l’impulsion d’une chose qui aurait pu être une queue, un lourd appendice verdâtre couvert de barbelures. Elle exsudait des flammes bleutées bien différentes de celles du capot.
Une trompe vigoureuse et musclée perfora le toit pour humer l’air à la manière d’un fourmilier. Une boursouflure tuméfiée suivit la colonne de chair en repoussant la tôle, avant de se couvrir de petits yeux fiévreux.
Dans les entrailles du véhicule, quelque chose meugla. Un cri presque humain. Cela ne pouvait en aucun cas venir de la monstruosité qui tentait de s’extraire de la fournaise. La créature effroyable émit un ululement suraigu suggérant autant la souffrance que le triomphe. Comme la voiture approchait d’un petit restoroute, deux coups de feu, puis un troisième résonnèrent dans la nuit. Leurs échos frappèrent les épaisses forêts encadrant la route, puis plus rien.
Le groin élancé interrompit sa reconnaissance, et le sac obèse couvert de globes oculaires explosa en une averse de glaires visqueuses qui attisèrent encore plus les flammes, comme sous l’effet d’un jet d’essence.
Dans un bruit de métal torturé, on arracha la portière du côté passager, et une masse énorme fut expulsée. On eût dit un corps ensanglanté. Il percuta la route et roula sur quelques mètres avant de s’arrêter. L’individu portait un grand cache-poussière qui commençait à prendre feu.
La Bentley continuait sa course vers le restaurant.
Le parachuté se roula par terre pour éteindre le feu avant de se redresser d’un bond.
— Bon sang ! lâcha-t-il en étouffant les dernières flammèches, maudissant à la fois son manteau détruit et ses côtes douloureuses.
Un terrible fracas retentit, immédiatement suivi par le bruit du verre qui éclate sur le béton. L’individu se retourna pour constater que la voiture s’était enfin arrêtée, s’enfonçant de moitié dans l’établissement.
Les flammes commençaient à se propager.
La chose innommable se débattait dans le véhicule, hurlant de douleur et de colère alors que ses tentacules s’embrasaient et s’agitaient de moins en moins violemment.
L’ex-passager avança en boitant légèrement vers la cabine téléphonique du parking.
Il était imposant. Grand et large.
Et rouge.
Sa peau écarlate avait l’apparence d’une carapace usée et rafistolée à de nombreuses reprises, pendant des siècles et des siècles. En fait, ce n’était pas une carapace, c’était tout simplement sa peau. Ses sabots claquaient sur le bitume, et la queue dépassant de son cache-poussière s’agitait sans jamais toucher le sol. Deux protubérances ornaient son front, moignons de ce qui avait été une sacrée paire de cornes. Un bouc, une ombre de poils sur le crâne, sur le torse et les jambes, et des favoris noirs comme le jais juraient avec le rouge immaculé de son corps.
Un visage terrifiant qui ne s’arrangeait pas avec un sourire.
D’ailleurs, il ne souriait pas, à cet instant.
Non, vraiment pas.
Il ouvrit la porte de la cabine et s’y glissa de profil en pliant les genoux. Sa main droite était énorme, démesurée même pour lui. Elle n’était pas de chair, mais plutôt constituée d’une sorte de pierre ou peut-être d’une autre matière qui n’avait pas encore de nom. Il prit le combiné avec ce battoir et composa un numéro. Les opérations délicates étaient réservées à la gauche.
— C’est un appel en PCV, dit-il. Malgré son ton presque avenant, il y avait quelque chose d’étrange dans sa voix, de froid.
— Dites-leur juste que c’est un appel en PCV du Vermont, insista-t-il, irrité.
Il écouta pendant quelques instants.
— Merci, et il attendit de nouveau.
— Tom, ici Hellboy.
En prêtant l’oreille aux questions de son supérieur, il grattait machinalement son crâne.
— Ouais, ouais, tout est réglé. Mme Crittendon se foutait du chat ou de la Bentley, elle voulait juste qu’on la débarrasse de la chose. Dommage, c’était une belle voiture.
Il pencha la tête sur le côté avant de hausser un sourcil à la question suivante.
— Tom, puisque je te dis que tout est réglé ! Cette saloperie finit de griller… Qu’est-ce que tu entends par : « Elle ne peut pas être tuée par le feu » ?
» Bon, en tout cas, elle bouge plus d’un poil.
» Mais oui, je suis sûr.
Alors même qu’il prononçait ces paroles, Hellboy se retourna vers le restoroute.
— Tom, tu peux patienter une minute ? dit-il en lâchant le téléphone.
Grâce au feu qui illuminait la nuit, il constata que la créature s’était mise à bouger. Elle se répandait par le trou dans le toit de la Bentley, tentacule après tentacule, et commençait à se rassembler pour dominer le brasier.
Hellboy voulut sortir son pistolet, mais ne le trouva pas. Un rapide coup d’œil lui fit comprendre qu’il avait dû le perdre en éteignant son manteau. Pas grave, il était presque sûr d’avoir utilisé toutes les balles.
Le monstre infernal glissait le long de la tôle en laissant une traînée putride. Il semblait plus petit. Peut-être avait-il laissé une partie de son corps dans le véhicule pour échapper aux flammes. Puisqu’il était insensible au feu, il pouvait aussi être fou de rage, et vouloir lui rendre la monnaie de sa pièce.
C’était déjà plus crédible.
Hellboy fourrageait dans les sacoches de sa ceinture, puis dans les poches de son cache-poussière. Des charmes, des talismans et un rosaire bénit par le pape Pie XII lui-même tintèrent en touchant le sol. Un fétiche protecteur fabriqué par un prêtre de la santeria se planta dans son index.
— Bordel ! siffla-t-il entre ses dents en suçant le doigt blessé avant de reprendre ses recherches.
Il continua à sortir des dizaines d’objets aux pouvoirs de protection. Ils n’étaient pas toujours efficaces, et dans ce cas précis, ils ne suffiraient sûrement pas.
Sa main gauche saisit quelque chose de dur, de métallique. Il le sortit. Une lampe torche. Juste après, il trouva autre chose… un flingue ! Hellboy mit la chose en joue quand il se rendit compte de ce qu’il tenait.
Un pistolet à fusée éclairante.
Une efficacité des plus douteuses en l’occurrence.
Il pouvait entendre Tom, le docteur Manning, hurler dans le téléphone. Il ne distinguait pas les phrases, mais selon lui, le docteur voulait savoir si tout allait bien ou si la mission avait au moins été accomplie.
L’effroyable obscénité qu’avait contenue la Bentleyétait à présent tombée du coffre, et rampait sur le parking, juste derrière le véhicule carbonisé. Ses membres s’étiraient à l’aveugle, en tentant vainement de reconnaître les environs. Hellboy sut qu’il avait été repéré quand les tentacules cessèrent de s’agiter. D’un instant à l’autre, la créature allait charger.
— Allez ! hurla-t-il, non pas à la créature, mais en réaction à ses vaines explorations.
Ses doigts touchèrent un cube. S’il n’avait pas été en métal, il aurait pu provenir d’un jeu d’enfant avec les lettres de l’alphabet. Mais il n’était pas aussi innocent. Un sourire fendit le visage rouge pour s’achever en grimace. Il exhuma le bloc. Un motif circulaire, une légère dépression en fait, ornait une des faces.
Une charge de thermite, vestige du fiasco en Finlande deux ans auparavant. Parfait. Le feu ne pouvait peut-être rien contre cette ignominie, mais l’explosion de cette petite bombe ferait l’affaire. Il ne restait plus qu’à…
La voiture explosa.
Les flammes avaient atteint le réservoir, et le véhicule avait sauté. Un nuage de shrapnels et de morceaux de démon se dispersa, les vitres de la cabine éclatèrent et Hellboy dut se protéger les yeux avec la main.
Il examina les ruines de la déflagration. Le restaurant avait pris feu à présent. Les fragments de chair du monstre se dissolvaient sur le sol du parking en laissant d’étranges traces de brûlure.
Il mit un moment à se rappeler son coup de fil interrompu, et claudiqua jusqu’à l’épave de la cabine. Il fut surpris d’entendre le docteur Manning continuer à crier dans le combiné.
— Du calme, Tom, tout est réglé, donc.
» Non, non, cette fois, j’en suis sûr. Oui ! Je vous le promets ! Qu’est-ce que vous croyez ? Que j’ai douze ans ou quoi ? Bon, et sinon, c’est quoi cette nouvelle affaire, je croyais que j’allais à Édimbourg avec les autres ?
» En Égypte ? Mais qu’est-ce qui se passe dans ce foutu pays ?
Dans le lointain, de nombreuses sirènes se faisaient entendre. Plus près, cependant, on distinguait le battement régulier d’un rotor d’hélicoptère.
— D’accord, écoutez… non, non, attendez. Quoi ? Ouais, mon taxi est arrivé. Vous me direz tout quand je serai de retour au bureau.
Alors que l’appareil se posait, Hellboy courut récupérer son pistolet. Il le rangea, puis monta à l’arrière.
— Doux Jésus ! s’exclama le pilote en regardant le carnage. Rappelle-moi de ne jamais te mettre en rogne…
Hellboy sourit.
— Arrête, Kevin, tu sais bien que je ne suis pas du genre caractériel.
— Oui, oui.
— Pardon ? Et ça veut dire quoi, ça, bordel ? !